Politique

La souveraineté est un combat violent que Trump a compris... mais pas l’Europe

CHRONIQUE. Face au retour de la puissance et des rapports de force, l’Europe doit tirer les leçons de ses dépendances, juge le géopolitologue Sébastien Boussois*. Car sans maîtrise de ses ressources, de ses technologies et de ses frontières, pas de souveraineté.

Pendant trente ans, les Européens ont cru que la souveraineté était presque dépassée et que l’on s’accommoderait bien d’un monde sans grande tension et aux échanges économiques nourris donc pacifiés. Avec le monde brutal d’aujourd’hui, qui voit le retour de Donald Trump, personne ne comprend en Europe qu’il vaudrait mieux aujourd’hui partir du principe inverse : dans un monde redevenu violemment concurrentiel, elle redevient la matière première de la puissance. Mais la souveraineté du XXIe siècle ne consiste plus seulement à posséder un territoire, une armée, une monnaie et un drapeau. Bien plus que cela, elle consiste à maîtriser les flux dont dépend une économie : frontières, énergie, minerais, technologies, données, ports, câbles, détroits : il faut contrôler toute la chaîne d’approvisionnement.

C’est sous cet angle qu’il faut lire l’obsession trumpienne pour Panama, Ormuz, le Groenland, l’Arctique, les routes maritimes ou les espaces stratégiques. Derrière les provocations et les outrances habituelles se trouve une intuition plutôt juste : la géographie est revenue au centre du jeu mondial. Panama relie deux océans, Malacca commande une partie essentielle des échanges entre l’océan Indien et le Pacifique, Bab el-Mandeb ouvre la mer Rouge et Ormuz demeure l’une des principales artères énergétiques mondiales qui voyait jusqu’en février près de 20 % du trafic mondial de pétrole et gaz couler dans ses eaux. Quelques dizaines de kilomètres de mer peuvent donc suffire en cas de guerre à désorganiser des chaînes logistiques et énergétiques planétaires.

Il y a un paradoxe fou dans nos nouveaux modes de vie occidentaux toujours en quête de davantage de modernité et de liberté : nous avons construit l’économie la plus dépendante de l’histoire aux ressources diverses, souvent très éloignées justement de nos pays. Le cloud dépend de data centers et donc d’électricité. L’intelligence artificielle dépend de semi-conducteurs fabriqués dans quelques zones du monde. La voiture électrique exige lithium, cobalt, cuivre et terres rares. Internet traverse les océans par des câbles sous-marins. Un détroit et une terre rare relèvent finalement de la même logique : celui qui contrôle un élément indispensable au système possède un levier sur ceux qui en dépendent.

Produire, protéger, contrôler

C’est ce qui donne sa cohérence à la doctrine Trump. Réindustrialiser : souveraineté. Contrôler les frontières : souveraineté. Produire son énergie : souveraineté. Sécuriser les matières premières : souveraineté. Conserver l’avance dans l’IA : souveraineté. Défendre ses champions technologiques : souveraineté. Maintenir le dollar et une marine capable de sécuriser les routes commerciales : souveraineté.

Les États-Unis disposent surtout d’un avantage colossal : une grande partie de l’infrastructure numérique mondiale est américaine et les Américains ne le doivent qu’à eux et à ceux qui les fournissent en matières premières pour cela. Microsoft, Apple, Amazon, Google, Meta, Nvidia, OpenAI ou SpaceX ne sont pas l’État américain, mais ils constituent un extraordinaire écosystème de puissance. L’Europe commence d’ailleurs enfin à reconnaître officiellement l’ampleur du problème qui est avant tout de sa responsabilité. La Commission estime elle-même que l’Union dépend de pays tiers pour plus de 80 % des principaux produits, services, infrastructures et droits de propriété intellectuelle numériques ; elle ne représente encore qu’environ 9 % du marché mondial des semi-conducteurs. C’est effrayant pour nos générations futures !

L’Europe risque de devenir une puissance sous tutelle

C’est là que les conséquences deviennent beaucoup plus graves. Car une dépendance économique finit toujours par produire une dépendance politique. Que vaut l’autonomie stratégique européenne si sa défense dépend encore largement des capacités américaines ? Que vaut la souveraineté numérique si le cloud, les logiciels et une grande partie de l’IA viennent d’ailleurs ? Que vaut la transition énergétique si les technologies nécessaires dépendent de chaînes de valeur asiatiques ? Et que vaut une politique industrielle lorsque l’énergie coûte cher, que les ressources critiques sont importées et que les concurrents américains et chinois bénéficient d’écosystèmes industriels beaucoup plus puissants ? Nous n’avons de cesse de le répéter : l’UE est une puissance d’illusion qui ne serait rien sans ses fournisseurs et ses multiples prestataires.

Car il n’y a plus rien ou presque en Europe. Le rapport Draghi a précisément identifié le ralentissement de la productivité, le coût de l’énergie, le retard d’innovation et la concurrence mondiale comme des menaces pour la prospérité européenne. La Commission reconnaît désormais elle-même la nécessité de réduire les dépendances et de combler le retard technologique.

Le danger n’est donc pas seulement économique. Il est géopolitique. Une Europe qui ne maîtrise ni totalement sa défense, ni son énergie, ni ses matières premières, ni ses infrastructures numériques perdra progressivement sa capacité à décider seule. Dans une crise grave avec Washington, Pékin ou un fournisseur stratégique, elle découvre que sa liberté politique s’arrête exactement là où commence sa dépendance. Une fois encore, l’Europe a trop longtemps confondu puissance normative et puissance réelle. Réglementer une technologie que l’on ne produit pas ne rend pas souverain. Taxer une plateforme étrangère ne crée pas une plateforme européenne. Encadrer l’IA ne suffit pas si les modèles, les puces et les capacités de calcul sont produits ailleurs. La souveraineté n’est pas d’abord le droit d’interdire mais c’est la capacité de faire.

Le déclassement européen largement en vue

Trump raisonne à partir d’une peur fondamentale : empêcher l’Amérique de devenir le grand perdant du système mondial qu’elle a elle-même contribué à construire. L’Europe devrait avoir exactement la même inquiétude. Il faut pousser pour un Mega, un « Make Europe Great Again ! »

Il suffit de regarder tout autour de nous, ceux que l’on voit comme de simples prédateurs. Car la Chine a transformé la mondialisation en puissance industrielle. L’Inde transforme sa démographie en puissance économique et technologique. Les États du Golfe convertissent leurs hydrocarbures en finance, infrastructures et IA. Les États possédant lithium, cobalt, cuivre ou terres rares découvrent leur nouveau pouvoir de négociation. Pendant ce temps, l’Europe vieillit, peine à faire émerger des géants technologiques et reste dépendante de l’extérieur dans plusieurs secteurs stratégiques.

Le scénario noir n’est donc pas que l’Europe devienne pauvre. Il est plus subtil : qu’elle demeure riche mais cesse progressivement d’être puissante. Un immense marché de consommateurs, fortement réglementé, protégé militairement par les États-Unis, équipé technologiquement par les Américains et les Asiatiques et dépendant de l’extérieur pour une partie de ses ressources. En sortirons-nous jamais ? Pour l’Europe, il ne s’agit plus de comprendre. Il s’agit de rattraper son retard. Car dans le monde qui vient, celui qui ne maîtrise pas ses dépendances finit toujours par dépendre de la volonté des autres.

À lire aussi