Europe

OPINION. « L’exemple Musk ou la souveraineté zéro de l’Europe »

L’Europe parle beaucoup de souveraineté numérique, énergétique, industrielle, technologique, militaire et stratégique. Le problème est qu’elle ne possède pleinement aucune d’entre elles. Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)

Son cloud est dominé par les groupes américains, les processeurs les plus avancés nécessaires à l’intelligence artificielle viennent essentiellement de chaînes de valeur américaines et asiatiques, une large part des matières premières critiques est importée et sa défense demeure adossée aux capacités américaines de l’OTAN.

Sur l’énergie, la rupture avec le gaz russe n’a pas supprimé la dépendance : elle en a déplacé une partie vers le GNL importé. Quant à l’industrie européenne, elle doit affronter simultanément une énergie chère, les subventions américaines et la puissance manufacturière chinoise sans précédent qui en plus de produire de la quantité produit désormais énormément de qualité.

La souveraineté ne signifie pourtant pas l’autarcie. Elle consiste à maîtriser suffisamment les secteurs indispensables pour qu’une rupture d’approvisionnement, une décision étrangère ou une crise géopolitique ne puisse pas paralyser une économie. Semi-conducteurs, énergie, télécommunications, défense, spatial, cloud, intelligence artificielle, infrastructures critiques : dans ces domaines, la dépendance devient rapidement politique.

C’est précisément ce qu’Elon Musk semble avoir compris à l’échelle de son propre petit système industriel. On peut critiquer le personnage, ses méthodes, ses interventions politiques ou l’accumulation d’une puissance considérable entre les mains d’un entrepreneur privé. L’Europe le déteste. Mais sa stratégie industrielle mérite d’être observée : chaque fois qu’une dépendance menace le développement de ses entreprises, il cherche à l’intégrer ou à la contourner.

Musk construit un réseau total, pas une collection d’entreprises

Tesla ne s’est pas limitée à assembler des automobiles. Le groupe a investi dans les batteries, développé ses Gigafactories et construit son propre réseau de recharge. SpaceX ne se contente pas de dessiner des fusées : l’entreprise développe ses moteurs, construit ses lanceurs, exploite ses bases de lancement et met en orbite les milliers de satellites constituant Starlink. Avec xAI, Musk ajoute désormais à cet ensemble les infrastructures nécessaires à l’intelligence artificielle et donc des besoins considérables en capacités de calcul et en électricité.

À Memphis, pour alimenter les supercalculateurs de xAI sans attendre le renforcement du réseau électrique, des dizaines de turbines à gaz ont été installées à proximité du site. En Floride, APR Energy déploie des centrales électriques mobiles fonctionnant au gaz naturel et au diesel pour répondre rapidement aux besoins de ses entreprises.

SpaceX applique la même logique au Texas. Un gazoduc doit permettre d’acheminer du méthane jusqu’au site de lancement, le méthane étant également utilisé par les moteurs Raptor de Starship. Et le projet annoncé en Louisiane pousse l’intégration encore plus loin : un immense complexe industriel d’environ 50 000 hectares, un investissement annoncé à 100 milliards de dollars, des plateformes de lancement, une production locale d’une partie de l’électricité et du carburant, mais aussi un port en eaux profondes et un aéroport destinés à faciliter l’acheminement des équipements.

Ce ne sont plus seulement des usines. Musk cherche à maîtriser la production, l’énergie, le transport, les infrastructures numériques, les télécommunications et l’accès à l’espace. Il supprime progressivement les goulets d’étranglement susceptibles de ralentir ses projets. À l’échelle d’une entreprise, cela s’appelle l’intégration verticale. À l’échelle d’une puissance, cela s’appelle l’autonomie stratégique.

L’Europe a organisé ses propres dépendances et son malheur

Depuis les années 1990, l’Europe a largement raisonné à l’inverse. Une partie de l’industrie manufacturière pouvait être déplacée vers l’Asie puisque les produits reviendraient moins chers. Le gaz russe pouvait alimenter l’industrie européenne puisque Moscou avait intérêt à vendre. Les États-Unis pouvaient fournir l’essentiel de l’écosystème numérique puisque leurs entreprises étaient les plus performantes. Washington pouvait continuer à assurer une part majeure de la sécurité européenne dans le cadre de l’OTAN.

Chaque décision pouvait avoir sa rationalité économique prise séparément. Leur accumulation a créé une vulnérabilité stratégique sans précédent. Or, l’Europe de la paix s’est construite sur la prospérité économique.

La guerre en Ukraine en a donné une première démonstration avec l’énergie. L’explosion de l’intelligence artificielle en fournit une autre. L’Europe possède des chercheurs et des entreprises de qualité, mais l’essentiel des infrastructures cloud, des accélérateurs de calcul les plus performants et des investissements nécessaires à l’entraînement des grands modèles reste dominé par des acteurs extérieurs.

Même constat dans les matières premières critiques : lithium, cobalt, nickel, graphite ou terres rares conditionnent les batteries, l’électronique, les réseaux électriques et une partie des industries de défense. Posséder une usine européenne ne suffit donc pas si plusieurs maillons indispensables situés en amont restent contrôlés ailleurs.

La réponse européenne consiste encore trop souvent à réglementer le produit final plutôt qu’à maîtriser sa fabrication. Le RGPD, le Digital Markets Act, le Digital Services Act ou l’AI Act peuvent répondre à des objectifs légitimes. Mais aucune réglementation ne crée une fonderie de semi-conducteurs, une mine, une constellation satellitaire ou une centrale électrique.

La souveraineté se mesure dans une guerre (ou plusieurs)

L’erreur européenne est d’avoir longtemps considéré l’efficacité économique comme suffisante. Acheter ailleurs lorsque c’est moins cher fonctionne tant que les chaînes logistiques restent ouvertes, que les fournisseurs demeurent fiables et que les alliés conservent les mêmes intérêts. La géopolitique commence précisément lorsque l’une de ces conditions disparaît.

La Russie l’a démontré avec l’énergie. La pandémie l’avait montré avec les chaînes d’approvisionnement. Les tensions entre Washington et Pékin le montrent avec les semi-conducteurs. La guerre en Ukraine le rappelle avec les munitions et les capacités industrielles militaires.

Musk raisonne en permanence contre ce risque. Si le réseau électrique ne peut pas fournir suffisamment vite, il installe ses propres capacités. Si SpaceX a besoin de méthane, il sécurise son acheminement. S’il veut disposer d’un réseau mondial de communication, il construit Starlink. S’il veut lancer ses satellites sans dépendre d’un opérateur extérieur, il possède ses propres fusées.

L’Europe n’a évidemment pas vocation à copier Elon Musk. Elle devrait en revanche retrouver cette logique dans les secteurs stratégiques : produire davantage d’énergie, sécuriser les matières premières, développer ses capacités de calcul, disposer d’un véritable cloud européen, reconstruire une industrie de défense dimensionnée pour la guerre de haute intensité, consolider son industrie spatiale et conserver sur son territoire les maillons industriels dont dépend sa sécurité.

La question n’est donc pas de savoir si l’Europe doit tout produire mais doit surtout déterminer ce qu’elle ne peut plus se permettre de ne pas produire. Or, cela a aujourd’hui un coût intenable pour le vieux continent à la limite de la récession. Musk semble lui avoir répondu à cette question pour ses entreprises.

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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.

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