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OPINION. « Iran - États-Unis : l’escalade économique est une impasse totale »

Six mois de guerre politique, diplomatique, énergétique et maintenant purement économique dans le Golfe et rien ne bouge en faveur de l’arrêt des hostilités, de la paix et de la reprise fluide de la circulation dans le détroit d’Ormuz. Nous voilà revenus à une mécanique aussi ancienne qu’inefficace donc : puisque la force militaire n’a pas permis de régler le problème iranien, le front s’est déplacé sur le terrain économique.

Washington promet à Téhéran une pression maximale, l’Iran répond en menaçant ceux qui participeraient à cette « guerre économique », donc principalement les partenaires du Golfe, et continue d’utiliser le détroit d’Ormuz comme principal instrument de pression. Chacun durcit sa position, augmente le coût supporté par l’autre et attend que l’adversaire finisse par céder. Quelle naïveté! 

Car le problème est que cette stratégie peut durer longtemps et faire énormément de dégâts sans produire de solution politique. Il ne s’agit évidemment pas de nier l’état catastrophique de l’économie iranienne : inflation considérable, effondrement du pouvoir d’achat, pénuries, difficultés d’approvisionnement et revenus qui ne permettent plus à une partie de la population de couvrir ses besoins élémentaires, chute des salaires des fonctionnaires, répression forte à l’intérieur pour éviter une reprise des protestations. La nouvelle offensive économique américaine accentuera encore cette pression contre le régime qui se radicalisera encore plus à l’intérieur contre les Iraniens à bout. Mais il existe une différence fondamentale entre affaiblir économiquement un pays et obtenir sa capitulation politique.

L’illusion des sanctions

L’histoire devrait pourtant nous rendre prudents face à ce mirage. Cuba vit sous sanctions américaines depuis plus de soixante ans et le régime castriste n’est pas tombé. La Corée du Nord est l’un des États les plus sanctionnés au monde et la dynastie des Kim est toujours au pouvoir. La Russie a subi depuis 2022 une accumulation exceptionnelle de paquets de sanctions occidentales sans que cela entraîne l’effondrement du régime de Vladimir Poutine ou au moins l’arrêt de la guerre. L’Iran lui-même connaît les sanctions depuis plus de quatre décennies. Et rien!

Cela ne signifie pas qu’elles soient inutiles. Elles peuvent réduire les capacités financières d’un État, compliquer son accès aux technologies, ralentir son industrie militaire, renchérir ses circuits commerciaux et diminuer les ressources dont dispose son appareil de pouvoir. Mais leur capacité à provoquer mécaniquement un changement de régime est extrêmement incertaine. Dans un système autoritaire, le pouvoir dispose même souvent de davantage d’instruments que la population pour absorber la crise : les élites prioritaires sont protégées, les circuits parallèles prospèrent, la contrebande se développe et le citoyen ordinaire supporte une part disproportionnée de l’effort.

C’est exactement le risque iranien. L’économie peut continuer à s’effondrer sans que le régime s’effondre avec elle. Le pays peut même entrer davantage dans une logique de forteresse assiégée où la pression extérieure devient un argument supplémentaire pour justifier la répression intérieure et le refus du compromis. Il faut donc poser la question essentielle : quel est précisément l’objectif politique recherché ? Empêcher définitivement l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire ? Réduire ses capacités balistiques ? Sécuriser le Golfe ? Rouvrir Ormuz ? Obtenir un changement de régime ? Faire capituler Téhéran ? Ces objectifs ne sont ni identiques ni nécessairement compatibles. Une stratégie qui ne les hiérarchise pas finit par multiplier les moyens sans obtenir de résultat décisif.

Le piège d’Ormuz

Le deuxième problème est que les deux adversaires ne souffrent malheureusement pas seuls. L’Iran dispose d’une arme économique redoutable précisément parce qu’elle frappe bien au-delà des États-Unis : le détroit d’Ormuz. Avant la guerre, environ un cinquième du pétrole mondial transitait par ce passage stratégique. Dès lors que sa navigation est entravée, la confrontation américano-iranienne cesse d’être seulement régionale pour devenir un problème économique mondial.

C’est ici que le calcul devient absurde. Pour faire pression sur l’Iran, on risque de fragiliser les États du Golfe qui comptent précisément parmi les partenaires stratégiques les plus importants des Européens et des Américains. Émirats arabes unis, Arabie saoudite, Qatar, Oman et Koweït ont besoin avant toute chose de stabilité, de prévisibilité commerciale et de liberté de navigation. Or la prolongation du conflit produit exactement l’inverse : hausse des coûts du transport et des assurances, perturbation des exportations énergétiques, inquiétude des investisseurs et maintien d’une prime de risque sur le pétrole.

L’illusion du moment  consiste à croire que l’on peut enfermer économiquement l’Iran dans une pièce hermétique. L’Iran souffrira évidemment davantage que l’Europe, mais lorsque l’un des principaux passages énergétiques de la planète devient une zone de confrontation permanente, l’onde de choc finit nécessairement par nous atteindre nous directement : carburants, industrie, transport, inflation, marchés financiers et compétitivité. Nous paierons nous aussi une partie de cette guerre et nous en faisons deja les frais. Et plus elle dure, plus les économies du Golfe, pourtant indispensables à la stabilité énergétique mondiale et partenaires majeurs de l’Occident, en supporteront également le prix.

Sortir de l’impasse

C’est probablement le constat le plus préoccupant depuis des semaines : aucune des stratégies actuellement sur la table ne constitue une véritable stratégie de sortie de crise. Washington augmente encore la pression en espérant que Téhéran finisse par accepter ce qu’il refuse aujourd’hui. L’Iran cherche au contraire à démontrer que son asphyxie entraînera un coût suffisamment élevé pour ses voisins et l’économie mondiale afin de contraindre les États-Unis à négocier. Entre les deux, les pays du Golfe tentent surtout d’éviter de devenir les dommages collatéraux d’une confrontation qu’ils ne contrôleraient plus. C’est pour cela qu’Oman et le Qatar maintiennent les canaux de discussion ouverts entre les belligérants.

C’est une logique classique d’escalade : chacun pense disposer d’un cran supplémentaire. Mais une guerre de nos jours ne se termine pas parce que les adversaires ont épuisé toutes les possibilités de se faire du mal. Elle se termine lorsqu’ils trouvent une architecture permettant de transformer le rapport de force en un compromis politique qui dure. C’est pourquoi le dossier d’Ormuz devrait redevenir la priorité absolue. Il faut commencer par ce qui peut être négocié immédiatement : liberté et sécurité de navigation, mécanisme de surveillance, garanties aux États riverains, sécurisation des infrastructures énergétiques et arrêt des attaques contre les navires. Puis rouvrir progressivement les autres dossiers : nucléaire, missiles, sanctions, garanties de sécurité et relations entre l’Iran et ses voisins.

Cette méthode paraîtra insuffisante à ceux qui réclament une victoire totale. Mais après six mois de guerre, il faut précisément reconnaître qu’une victoire totale n’est probablement accessible à personne. L’Iran ne peut pas durablement vivre étranglé économiquement avec une population qui s’appauvrit à une vitesse vertigineuse. Les États-Unis ne peuvent pas éternellement mobiliser leurs moyens militaires pour administrer l’un des passages maritimes les plus sensibles de la planète. Les monarchies du Golfe ne peuvent pas développer leurs économies sous la menace permanente des missiles, des drones et de la fermeture d’Ormuz. L’Europe et l’Asie ne peuvent pas davantage considérer l’instabilité énergétique comme une nouvelle normalité.

Il existe un moment où le raidissement cesse d’être une démonstration de force pour devenir une faiblesse stratégique de tous. Nous y sommes peut-être arrivés. La question n’est donc plus de savoir qui peut encore faire davantage souffrir l’autre. Américains et Iraniens ont largement démontré qu’ils en étaient capables. La question est désormais de savoir qui sera capable de proposer une porte de sortie sans donner l’impression de capituler. C’est là que doit reprendre la diplomatie, et il y a urgence.

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