Ils sont nombreux, les pays qui nous défient, à regarder l’élection présidentielle qui se prépare avec probablement beaucoup d’ironie mais surtout énormément de moqueries. Ce qui se trame en France doit leur paraître surréaliste. Si beaucoup de régimes forts disposent d’un leader à toute épreuve, parfois depuis beaucoup trop longtemps, ils doivent avoir du mal à comprendre ce cirque Pinder qui défile sous nos yeux, cette foire d’empoigne où chacun semble penser qu’il peut devenir président.
Avant, quelques indices permettaient de soupçonner qu’un homme ou une femme pouvait vraiment prétendre à l’Élysée : avoir remporté des élections, dirigé un parti, exercé le pouvoir, élaboré une doctrine, rassemblé un camp et, détail devenu presque incongru, disposer de troupes. En 2027, le critère semble plus simple : en avoir envie.
La France compte déjà Marine Le Pen, Édouard Philippe, Jean-Luc Mélenchon, Fabien Roussel, Nathalie Artaud, François Asselineau, Nicolas Dupont-Aignan et bien d’autres prétendants déclarés ou potentiels. À ceux-là s’ajoute une catégorie plus étonnante : Patrick Sébastien envisage la chose, Francis Lalanne aussi, tandis que Sylvain Durif, se présentant comme le « Christ cosmique », a carrément annoncé sa candidature. À ce rythme, il faudra bientôt plus de temps pour lire la liste des candidats que pour voter.
Ces candidatures fantaisistes disent pourtant quelque chose de sérieux : l’effondrement des frontières symboliques de la fonction présidentielle. Il ne s’agit évidemment pas de réserver l’Élysée aux professionnels agréés par le système. Une démocratie doit laisser place aux candidatures dissidentes et improbables. Mais elle devrait aussi faire émerger des personnalités dont le parcours et l’autorité rendent la candidature crédible avant même qu’elle soit annoncée.
La présidentielle transformée en casting
À côté des candidatures folkloriques s’étend une catégorie plus préoccupante : celle des responsables politiques parfaitement sérieux persuadés que leur volonté suffit à fabriquer un destin présidentiel. Anciens ministres, Premiers ministres, présidents de région, chefs de micro-partis, députés médiatiques, généraux sans troupes et prétendants perpétuels : chacun finit par se demander pourquoi l’Élysée lui échapperait.
François Mitterrand avait reconstruit et dirigé la gauche. Jacques Chirac avait bâti une famille politique, occupé Matignon, dirigé Paris et traversé plusieurs décennies de combats électoraux. Nicolas Sarkozy avait conquis son parti, exercé de grandes fonctions et imposé son leadership avant de viser l’Élysée. On pouvait les admirer ou les combattre : ils existaient politiquement avant de devenir candidats.
Le macronisme n’a pas créé seul cette crise, mais il l’a accélérée
Aujourd’hui, le raisonnement s’est inversé. On annonce d’abord son désir de présider, puis on cherche ce que l’on pourrait incarner. L’ambition précède le projet, le « moi » précède le « nous ». Certains n’ont ni parti solide, ni implantation nationale, ni doctrine identifiable, ni capacité démontrée à entraîner des millions de Français. Peu importe : ils se voient déjà candidats. Tout le monde veut le bureau ; rares sont ceux qui semblent avoir réfléchi à ce qu’ils y feraient.
Le macronisme n’a pas créé seul cette crise, mais il l’a accélérée. Depuis 2017, Emmanuel Macron a pulvérisé les anciennes structures partisanes sans parvenir à en bâtir de nouvelles. La République en marche devait remplacer le vieux monde. Elle aura surtout contribué à transformer la politique en marché de personnalités interchangeables.
Ministres et Premiers ministres défilent, mouvements et alliances se recomposent, des inconnus deviennent ministres avant de retourner à l’anonymat. La dissolution de 2024 puis l’incapacité à faire émerger une majorité stable ont accentué l’impression d’un système en miettes.
Le résultat est paradoxal : l’offre politique n’a jamais été aussi abondante et le sentiment de choix aussi faible. Dès lors, pourquoi Patrick Sébastien, Francis Lalanne ou le « Christ cosmique » se sentiraient-ils moins légitimes qu’un ancien ministre crédité de 2 % ? Les candidatures farfelues ne sont pas une distraction : elles poussent simplement à l’absurde une logique déjà installée chez les professionnels.
Un pays qui cherche encore ses chefs
La France ne manque donc pas de candidats. Elle manque de personnalités dont la candidature s’impose. Gouverner exige autre chose qu’un bon CV, une chaîne YouTube, un compte TikTok, quelques passages télévisés ou la conviction intime d’être destiné au pouvoir. Un présidentiable doit proposer un programme crédible, mais aussi une vision du pays, de son indépendance, de sa puissance et de sa place en Europe et dans le monde.
Les régimes autoritaires invoquent précisément la continuité, la verticalité et la stratégie de long terme pour défendre leur modèle. Il n’est évidemment pas question de leur emprunter la répression ou l’absence d’alternance. Mais une démocratie s’affaiblit aussi lorsqu’elle devient incapable de produire de l’autorité et de l’incarnation.
Or nous produisons beaucoup de candidats et très peu de chefs. Et les exemples étrangers ne peuvent qu’encourager les vocations : Volodymyr Zelensky était humoriste, Donald Trump homme d’affaires et vedette de téléréalité, Ronald Reagan acteur, Beppe Grillo comédien, Arnold Schwarzenegger culturiste et acteur, Imran Khan star du cricket, Jesse Ventura catcheur. En France, pensons à Coluche, crédité de 16 % d’attention de vote dans les sondages, en 1981, avant de retirer sa candidature.
Il devient difficile de distinguer une campagne présidentielle d’un gigantesque concours de personnalités. Pourtant, une règle devrait demeurer : vouloir devenir président ne suffit pas. Il faut des troupes derrière soi. La politique n’est pas une œuvre solitaire ou égocentrique. Elle suppose des partis, des militants, des idées, des affrontements, des victoires, des défaites, de l’expérience et cette qualité qu’aucun cabinet de communication ne sait fabriquer : l’autorité.
C’est précisément ce qui manque aujourd’hui. Et à dix mois de 2027, nous en sommes encore très, très loin.