Pendant des années, l’Europe a considéré le gaz comme un simple problème économique d’approvisionnement. Depuis la guerre en Ukraine en 2022 et la réduction spectaculaire de sa dépendance au gaz russe, elle a cherché de nouveaux fournisseurs, multiplié les terminaux méthaniers et misé massivement sur le gaz naturel liquéfié. Mais cette stratégie possède une faiblesse : elle remplace une dépendance géographique par une dépendance aux routes maritimes et au marché mondial. Et voilà que surgit la guerre dans le Golfe contre l’Iran depuis six mois.
La prolongation par le Qatar de la suspension d’une partie de ses livraisons de GNL à ses clients européens et asiatiques vient brutalement le rappeler. Les difficultés persistantes de navigation dans le détroit d’Ormuz commencent désormais à peser directement sur la sécurité énergétique européenne.
Des stocks beaucoup trop bas
Pour l’Europe, le calendrier devient préoccupant. À la fin de l’été, les stocks européens de gaz restent insuffisamment remplis à l’approche de la période où la consommation va repartir à la hausse.
Le problème n’est donc pas nécessairement celui d’une pénurie immédiate. C’est celui du prix qu’il faudra payer pour éviter qu’elle ne se produise. Plus l’hiver approche avec des stocks insuffisants, plus les opérateurs européens devront acheter du GNL directement sur le marché mondial. Or l’Europe n’est évidemment pas seule : Chine, Japon, Corée du Sud, Inde et autres grands consommateurs asiatiques achètent sur les mêmes marchés.
Le mécanisme est donc purement économique : si l’offre qatarie reste fortement réduite, les Européens devront proposer des prix suffisamment élevés pour attirer vers leurs terminaux des méthaniers qui auraient autrement livré l’Asie.
Et cette hausse ne restera pas cantonnée aux négociants en gaz. Elle finira par se transmettre aux industriels, aux producteurs d’électricité, aux entreprises et aux ménages. Pour une économie européenne dont la compétitivité souffre déjà d’une énergie structurellement plus chère que celle de plusieurs de ses concurrents, un nouveau choc gazier serait particulièrement malvenu.
Le Qatar est difficilement remplaçable
Les États-Unis peuvent augmenter leurs exportations de GNL et la Norvège demeure un fournisseur essentiel de l’Europe. Mais le marché mondial n’a pas une capacité infinie permettant de faire disparaître plusieurs mois de perturbation qatarie sans conséquences sur les prix.
Le Qatar occupe une place majeure sur le marché mondial du GNL puisqu’il en est le premier producteur mondial. Une réduction durable de ses exportations ne se remplace donc pas simplement en passant commande ailleurs. Les volumes disponibles sont limités et chaque cargaison supplémentaire recherchée par l’Europe entre en concurrence avec les besoins asiatiques.
C’est d’autant plus problématique que le détroit d’Ormuz constitue l’une des principales artères énergétiques mondiales. Tant que cette voie maritime reste fortement perturbée comme c’est le cas depuis février, le marché conserve une prime de risque considérable.
L’Europe se retrouve donc dans une situation paradoxale. Elle dispose désormais de davantage de terminaux méthaniers et de capacités d’importation qu’au début de la crise ukrainienne, mais encore faut-il avoir suffisamment de gaz à acheter et pouvoir se le payer.
Réouvrir Ormuz devient une urgence économique
Plus Ormuz restera perturbé, plus l’addition économique sera salée.
Voilà pourquoi la réouverture complète et durable du détroit d’Ormuz ne devrait plus être considérée seulement comme un objectif diplomatique ou géopolitique. C’est désormais une nécessité économique pour l’Europe. Si la guerre dans le Golfe se prolonge jusqu’à l’automne, chaque semaine perdue réduit la période pendant laquelle les Européens peuvent reconstituer leurs réserves avant les premiers froids. Et un hiver rigoureux transformerait rapidement une tension actuelle sur les prix en problème beaucoup plus sérieux.
L’Europe doit évidemment continuer à diversifier ses fournisseurs et sécuriser ses approvisionnements américains, norvégiens, azerbaïdjanais, algériens ou autres. Mais elle doit surtout pousser beaucoup plus fortement en faveur de tout arrangement permettant de sécuriser au plus vite la navigation commerciale dans Ormuz.
Car le risque européen n’est pas seulement de manquer de gaz. Il est peut-être plus vraisemblablement de devoir acheter très cher dans l’urgence et en concurrence avec l’Asie, un gaz vital pour son économie. Après le choc énergétique de 2022, l’Europe sait ce que représente une envolée du gaz : inflation, factures énergétiques en hausse, marges industrielles serrées et perte de compétitivité. Elle aurait tort d’attendre l’hiver pour redécouvrir la même équation. Plus Ormuz restera perturbé, plus l’addition économique sera salée.