Culture

Tabac : une révolution silencieuse

Avec Humphrey Bogart consumant cigarette après cigarette dans Casablanca, le cinéma façonnait la figure de l’homme à la fois fort, désabusé et mystérieux. Avec Sean Connery, incarnation par excellence de James Bond, fumant dans les casinos feutrés et les palaces de la planète, il élevait la cigarette au rang d’attribut du raffinement, du pouvoir et de la séduction. Le cigarillo mâchonné par Clint Eastwood dans Le Bon, la Brute et le Truand nourrissait la légende du héros impitoyable, tandis que le long porte-cigarette d’Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé ajoutait une touche de glamour et de sophistication. Autant d’images d’une époque révolue.

Depuis que le tabac a été reconnu comme première cause de mortalité évitable et prématurée, sa présence à l’écran s’est progressivement effacée. Partout dans le monde les pouvoirs publics ont multiplié les initiatives pour faire reculer le tabagisme et prévenir l’initiation des plus jeunes. Dans les pays de l’OCDE, des politiques de contrôle et de régulation ont été mises en œuvre, principalement fondées sur l’augmentation de la fiscalité et l’apposition de messages sanitaires sur les emballages.

Les résultats sont tangibles. Depuis une dizaine d’années, la consommation de tabac suit une tendance nettement baissière. Au sein de l’OCDE, la proportion de fumeurs quotidiens a diminué d’environ un quart depuis 2013, même si près de 15 % des plus de 15 ans continuent de fumer chaque jour. Les taux les plus élevés sont observés en Grèce, en Hongrie et en Turquie, mais également en Bulgarie, en Chine et en Indonésie, où plus d’un habitant sur quatre demeure fumeur quotidien. À l’inverse, les reculs les plus marqués ont été enregistrés au Chili, en Estonie, en Nouvelle-Zélande et au Royaume-Uni.

Confrontée à l’érosion de ses ventes traditionnelles, l’industrie du tabac a entrepris une profonde diversification. Cigarettes électroniques, dispositifs de tabac chauffé et autres produits nicotinés sans combustion sont venus enrichir l’offre du secteur. Conséquence : alors même que la consommation de cigarettes recule, le vapotage progresse dans la plupart des pays de l’OCDE.

La proportion d’adultes vapotant régulièrement est ainsi passée d’un peu plus de 3 % à environ 6 % en moyenne. « Cette pratique peut servir d’aide au sevrage tabagique dans certains pays et territoires, mais elle peut aussi représenter un choix de mode de vie », souligne l’OCDE dans son Panorama de la santé 2025.

Les fabricants mettent en avant ces nouveaux produits comme des alternatives potentiellement moins nocives que la cigarette traditionnelle, s’appuyant sur l’innovation technologique et l’amélioration de la qualité des dispositifs. Leurs détracteurs contestent toutefois cette présentation, estimant que ces produits demeurent dangereux pour la santé, et reprochent aux industriels d’entretenir, auprès des consommateurs, l’idée trompeuse d’un risque fortement réduit.

Autre sujet de préoccupation : les effets indirects du durcissement réglementaire et de la hausse continue du prix des cigarettes. Ces politiques favorisent en effet le développement de filières parallèles de contrebande et de contrefaçon, au détriment des circuits de distribution légaux. D’après l’Union des fabricants (Unifab), association engagée dans la lutte contre la contrefaçon, près d’une cigarette sur deux consommée en France serait désormais issue du marché illicite. Les douanes françaises ont d’ailleurs signalé en 2025 une augmentation de 24,5 % des volumes de cigarettes saisies, pour un total de 547,94 tonnes de tabac interceptées, toutes catégories confondues (cigarettes, tabac à mâcher, narghilé, cigares, etc.).

Sur ce sujet complexe, tant sur le fond que sur la forme, où se croisent considérations sanitaires, intérêts industriels et enjeux fiscaux, Politique Internationale tente de poser les termes du débat de façon apaisée.

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