Économie Politique

[TRIBUNE] Le monde politique français à l’ère de l’IA ou le lapin dans les phares

TRIBUNE. De l’éducation à la santé, de la défense à l’économie, l’IA générative et agentique annonce un bouleversement anthropologique qui impose de repenser en profondeur l’action de l’État, la souveraineté et jusqu’à notre rapport au travail. Les responsables politiques français semblent encore largement démunis face à la révolution de l’intelligence artificielle.

Cet été, a eu lieu un évènement majeur : un échange philosophique à distance entre Elon Musk et le sociologue Yuval Noah Harari auteur de Sapiens et de Nexus. Personne en France n’en n’a parlé, pas une seule rédaction de presse. Pas une ligne pour ce qui aurait dû occuper tous les plateaux. Ce constat permet à lui seul d’illustrer le décalage entre la sensibilité du sujet et la perception que nous en avons en France. À lire« On court après le train… comme toujours ! » : l’Éducation nationale face au défi de l’IA

À l’approche de la présidentielle de 2027, l’IA est probablement le sujet le moins maitrisé par tous les candidats. Ils semblent englués tels ce lapin figé sur la route, tétanisé par les phares de la voiture qui va l’écraser.  Tout le monde a son avis et les politiques qui doivent d’urgence se saisir du sujet n’échappent pas à cette règle. Le souci est que ce domaine est traité par le petit bout de la lorgnette alors qu’il exigerait une vision systémique et un renversement complet de la table. La question n’est même plus comment intégrer l’IA à notre quotidien mais plutôt comment intégrer notre quotidien dans un monde dominé par la « super intelligence ». L’IA fait appel à des connaissances technologiques et scientifiques et à une approche historique, sociologique, économique et éthique. Donc la question légitime à se poser est : face à un tel phénomène, comment devraient réagir les actuels et surtout futurs dirigeants de notre pays ?

La première chose qu’ils devraient faire, c’est de se doter d’une vision, une véritable vision ; pas un avis basé sur les conclusions d’une note rédigée dans un obscur cabinet ministériel par un jeune stagiaire sciences-po issu d’un recrutement consanguin. Première action donc : s’entourer de véritables sachants disposant d’une vision holistique du sujet et ayant réellement pratiqué. Ensuite, ils doivent faire la synthèse de ces éléments acquis au travers du prisme du rôle qui est le leur : présider aux destinées du pays.

 

Pour comprendre en quelque mots ce qu’est l’IA, il faut remonter un peu le temps : les humains traitent de la donnée depuis la nuit des temps comme en témoigne l’ancêtre du boulier, l’abaque, apparu en Mésopotamie dès 2400 avant notre ère. N’importe quel agriculteur par exemple, peut témoigner que ses ancêtres traitaient déjà de la donnée pour décider du meilleur moment pour semer ou récolter. Avec l’apparition de l’informatique dans les années 1950-1960, le traitement des données s’est rationalisé et perfectionné. Ce mouvement s’est poursuivi jusqu’à aujourd’hui selon une règle implacable : l’accélération de la capacité de calcul grâce au développement de la puissance des processeurs, perfectionnement de la capacité de stockage des données en même temps que réduction du coût de celle-ci et mise en œuvre d’une capacité technique d’accès en temps réelle à ces données. Nous devons cette combinaison au génie des fondateurs de Google qui ont amorcé la révolution du big data (traitement en temps réel d’un volume très important de données).

Une fois le terrain ainsi préparé, il ne restait plus qu’à des cracks en mathématiques à développer des algorithmes toujours plus perfectionnés jusqu’à aboutir du passage de l’intelligence artificielle (qui existe depuis des décennies y compris dans notre vie de tous les jours) à l’IA générative, capable de générer des documents d’après un brief, à enfin l’IA agentique qui, elle, peut réaliser des tâches en lieu et place d’un humain.

 

Refuser de voir le changement anthropologique qui s’opère c’est se condamner à disparaître

Ce sont précisément ces dernières évolutions qui bousculent tout. Jusqu’à présent, l’informatique s’inscrivait dans la continuité de l’évolution technique naturelle. Tout comme l’invention de la roue est venue faciliter la vie des Hommes en supprimant au passage quelques emplois de porteurs, les différentes évolutions technologiques même majeures se sont toujours inscrites dans ce diptyque : facilitation de la vie – mutation de l’emploi. Mais cette fois-ci c’est différent : l’Intelligence Artificielle générative et agentique va entrainer un changement anthropologique inédit depuis la maitrise du feu par les premiers hominidés et aucun des dirigeants français ne l’a vue ou ne veut le voir. Or, passer à côté d’un changement aussi majeur c’est être condamné à disparaître. Voilà l’enjeu.

Observons les débuts de la campagne présidentielle de 2027 pour s’en convaincre. Le débat sur les retraites, le temps de travail et l’équilibre du budget de la sécurité sociale : caduc avant même d’avoir abouti. En effet selon le patron d’Anthropic repris dans Sciences et Vie, d’ici cinq à dix ans, on soignera quasiment toutes les maladies. On va avoir l’air malin avec notre système de retraite par répartition quand une population active en diminution va travailler pour payer les retraites de gens qui vivront massivement cent ans et plus.

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L’Éducation Nationale, quel va être son rôle quand chaque enfant aura une oreillette ou des google glasses qui l’informeront de tout ce dont il a besoin et traduiront en temps réel ses conversations avec des personnes de toutes nationalités. Ce n’est pas de la prospective, ça existe déjà.

La géopolitique : qui ne sait pas que Taïwan est le premier fabricant de processeurs au monde ne comprend pas la crise que traverse cette région, tout comme qui ne sait pas que l’Ukraine détient d’immenses ressources en terre rares (utilisées pour la fabrication des puces) ne comprend pas pourquoi Donald Trump a revu le soutien des Etats-Unis lorsque ce pays a refusé le deal sur les terres rares qu’il proposait à Zelenski en échange.

À lireGoogle et l’IA : le clic est mort, vive le clic !

La santé, la production de biens et services, la défense, l’écologie, l’énergie, la lutte contre les menaces cyber. Imaginez que l’ordinateur quantique dont les expérimentations sont en cours doit augmenter de façon exponentielle les capacités de calcul. Aucun système de cybersécurité actuel ne pourra résister à une attaque réalisée à partir d’un ordinateur quantique et un jeune dans une cave pourra nous renvoyer à l’âge de pierre en bloquant nos centrales électriques. Pas certain dans ce contexte que notre dissuasion nucléaire soit efficace contre cela. Et je pourrais écrire encore des pages d’exemples.

 

Soyons clair, face à tout cela, aujourd’hui le Roi est nu ! Il est complètement nu et ce qui est le plus inquiétant c’est qu’il n’en n’a même pas conscience. Sinon, il n’alignerait pas des incompétents en la matière au sein des gouvernements successifs depuis dix ans. Sinon, il ne se réjouirait pas, lors de cette mascarade de Choose France, que le japonais Softbank investisse (si tant est qu’il le fasse) 70 milliards de dollars dans la construction de datacenter en France alors que cela signe la tiers-mondisation de notre pays. On fournit des matières premières précieuses, abondantes et bon marché (terrain, eau et électricité) en échange de la construction d’infrastructures qui par définition ne nous appartiendront pas et ne nous profiteront qu’à la marge. Or, la possession nationale des infrastructures est un des piliers de la souveraineté nationale. Et pendant ce temps, les Américains et les Chinois mettent toutes leurs forces dans cette bataille. Donald Trump foudroie toute tentative des Européens de freiner l’avancée des GAFAM et il suffit de se rendre en Chine pour s’apercevoir qu’elle est déjà passée au XXIIème siècle.

Dans ce contexte, il est urgent de placer l’IA au centre de toute réflexion politique et cela commence par la révision de l’architecture gouvernementale. En effet, le numérique est systématiquement relégué jusque maintenant à un Secrétariat d’État que l’on utilise comme variable d’ajustement quand il n’y a pas parité ou qu’on manque de diversité. Pour le moment, il est un silo parmi d’autres et très loin derrière sur le plan protocolaire. C’est d’ailleurs assez significatif de ce que je démontre.

 

Or, il devra y avoir au plus vite un super ministère du numérique. Il faut une entité interministérielle transversale directement rattachée aux services du Premier Ministre et d’un rang protocolaire majeur. Tout comme le devrait-être, soit dit en passant, l’écologie. Ces deux domaines couvrants en effet tous les aspects de la vie des citoyens. Ensuite, il est nécessaire de fusionner toutes les entités qui œuvrent sur ce sujet afin d’en finir avec l’impotence et l’inefficience liées à la multiplication des agences et services en charge du numérique. Un véritable mal français qui dure depuis trop longtemps.

Il faut en urgence revoir les priorités de l’Éducation nationale, renforcer de manière radicale l’enseignement des mathématiques, où nous sommes devenus des cancres, tout en privilégiant désormais l’oral pour les sciences humaines. Cela signifie donc revoir logiquement l’enseignement du français support de l’oralité et vecteur de la pensée et privilégier le développement du raisonnement sur le bourrage des têtes. Prévoir une réforme de l’Etat qui intègre cette nouvelle donne (simplification, décentralisation et déconcentration). Former nos ambassadeurs et les accompagner sur ces enjeux essentiels qui définissent désormais plus que toute autre chose les relations diplomatiques. Dans ce contexte, il faut encourager l’innovation privée et les échanges avec la recherche publique, totalement libéraliser le marché de la tech au lieu de sur-réglementer ce qui a comme effet catastrophique de nous accrocher un boulet au pied lors du départ d’une course pourtant vitale. Nous disposons des meilleures ressources individuelles mondiales dans le domaine mais nos dirigeants sont incapables d’en faire un collectif qui fonctionne.

 

Et enfin se poser la question de la place du travail et du partage des richesses dans ce nouvel univers. Aujourd’hui nous vendons du temps contre un salaire. Qu’adviendra-t-il quand, dans quasiment tous les domaines et métiers, une IA fera en quelques minutes ce que nous faisons moins bien en une heure.

En résumé, et parce que c’est bien un changement anthropologique majeure, nous ne ferons pas l’économie de l’élaboration d’un nouveau Contrat Social. Celui de 1946 issu du CNR (Conseil National de la Résistance) est maintenu sous respirateur artificiel et cela ne peut plus durer. Si nous n’anticipons pas, cette révision se fera de toutes manières et ce sera dans le sang et les larmes sans que nous ne maîtrisions ce qui en sortira.

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