Économie

[TRIBUNE] Trump a perdu la guerre contre l’Iran : il faut maintenant savoir la terminer

Après des mois de guerre sans vainqueur, l’Iran tient toujours et Ormuz est devenu le cœur de la confrontation. Pour Sébastien Boussois, l'heure doit désormais être à la négociation.

La République islamique n’a pas capitulé, le régime n’est pas tombé, l’Iran n’a pas renoncé à son programme nucléaire et conserve une importante capacité de nuisance. Pire : les Iraniens en font les frais avec une répression féroce et des exécutions capitales à tour de bras chaque jour. Ses capacités militaires ont été atteintes, ses relais régionaux considérablement affaiblis, mais Téhéran dispose aujourd’hui d’une arme économique redoutable dont il se targuait depuis des décennies : Ormuz.

Il faut donc regarder la situation telle qu’elle est. Les États-Unis et Israël ont remporté des succès militaires incontestables, mais ils n’ont pas obtenu la victoire politique qu’ils recherchaient. Et une guerre qui n’atteint pas ses objectifs politiques finit toujours par devenir un problème stratégique.

L’Iran n’est ni l’Irak ni l’Afghanistan

L’erreur fondamentale aura probablement été de sous-estimer l’adversaire. Depuis la révolution de 1979, la République islamique se prépare à une confrontation avec les États-Unis et Israël. Quarante-sept années passées à construire des capacités militaires asymétriques, des missiles, des réseaux régionaux, des infrastructures souterraines et une doctrine entièrement fondée sur la survie du régime. L’Iran n’est pas l’Irak de Saddam Hussein, pas davantage l’Afghanistan de 2001. C’est un pays de près de 90 millions d’habitants, doté d’un territoire immense et montagneux, d’une vieille tradition étatique et militaire et d’un appareil sécuritaire dont la priorité absolue est précisément d’empêcher l’effondrement du régime. C’est aussi une société d’ingénieurs.

Il fallait évidemment affaiblir les capacités militaires iraniennes lorsqu’elles menaçaient directement la région. Mais croire que quelques semaines ou quelques mois de guerre permettraient simultanément de neutraliser durablement le programme nucléaire, désarmer l’Iran, détruire ses capacités balistiques et provoquer éventuellement la chute du régime relevait d’une dangereuse illusion entretenue par Benjamin Netanyahou pour convaincre Trump d’y aller. Les expériences irakienne et afghane auraient pourtant dû vacciner Washington contre les fantasmes de changement de régime venu de l’extérieur. On peut renverser un gouvernement, détruire une armée et éliminer ses dirigeants ; il est beaucoup plus difficile de contrôler ce qui vient ensuite. Et dans le cas iranien, même cette première étape n’a pas été atteinte.

Le régime est toujours là. Le programme nucléaire n’a pas disparu. Les capacités balistiques iraniennes restent une donnée stratégique. Quant aux proxies, ils ont été considérablement fragilisés, mais ils n’ont pas tous disparu. C’est évidemment une terrible nouvelle pour une partie de la population iranienne. Les jeunes qui ont manifesté ces dernières années, les femmes qui ont défié le pouvoir et tous ceux qui espéraient voir disparaître la République islamique continuent de payer un prix effroyable.

Mais c’est précisément l’un des paradoxes de cette guerre : la menace extérieure permet aussi à Téhéran de resserrer son emprise intérieure. Une population désarmée ne renverse pas facilement un appareil sécuritaire organisé, surtout lorsque celui-ci peut présenter toute contestation comme une complicité avec l’ennemi. On peut le regretter, on doit même le déplorer, mais la Realpolitik commence précisément lorsque l’on cesse de confondre ce que l’on souhaiterait avec ce qui existe.

Ormuz : la guerre absurde des enfants gâtés

Nous assistons désormais à une scène presque surréaliste. Washington affirme contrôler le détroit d’Ormuz, Téhéran affirme exactement le contraire. Chacun bombe le torse et revendique la maîtrise d’un espace maritime stratégique qui ne devrait pourtant appartenir politiquement à personne. Pendant ce temps, la navigation est profondément perturbée et l’économie mondiale paie. Car Ormuz n’est plus un détail de cette guerre : c’est désormais le cœur du réacteur. Avant le conflit, environ un cinquième du pétrole mondial transitait par cette artère maritime, auquel s’ajoutaient des flux considérables de gaz naturel liquéfié. Aujourd’hui, à peine une dizaine de bateaux circule dans un sens et l’autre et encore. Lorsque la circulation y est paralysée ou fortement perturbée, ce n’est donc pas seulement l’Iran ou les Etats-Unis qui souffrent mais toute l’architecture énergétique internationale qui est en péril.

Les premières victimes sont les pays du Golfe eux-mêmes. Qatar, Émirats arabes unis, Bahreïn, Koweït et Arabie saoudite sont directement exposés. Leurs exportations, leurs importations, leurs ports, leurs chaînes logistiques et leurs économies dépendent à des degrés divers de la stabilité de cet espace. Puis vient l’Asie, largement dépendante des hydrocarbures du Golfe, et enfin l’Europe et les États-Unis, parce que personne n’échappe durablement à une hausse massive du coût de l’énergie, du transport et des assurances maritimes. Tout finit par se retrouver dans les prix : l’essence, l’électricité, l’industrie, les marchandises, l’alimentation et donc l’inflation.

C’est là que la stratégie actuelle devient absurde. Oui, l’Iran souffre économiquement, énormément même, mais ses adversaires souffrent également. Et Téhéran possède une caractéristique que les démocraties occidentales ont parfois du mal à intégrer : un régime autoritaire peut accepter beaucoup plus longtemps le coût économique et humain d’une confrontation qu’un gouvernement occidental soumis aux élections et à l’opinion publique. À quoi sert donc de poursuivre indéfiniment cette épreuve de force ? Attendre l’effondrement iranien ? Rien n’indique qu’il soit imminent. Obtenir la capitulation du régime ? Elle n’arrivera probablement pas. Obtenir un désarmement nucléaire et balistique complet ? Il est aujourd’hui irréaliste. Provoquer une révolution ? Les bombes étrangères ont rarement constitué le meilleur instrument pour libérer un peuple.

Trump doit donc cesser de faire le coq autour d’Ormuz. La puissance américaine n’est pas contestée parce que Washington accepte de négocier ; elle l’est davantage lorsqu’il proclame contrôler une situation que les faits démontrent précisément qu’il ne maîtrise pas totalement. Cette bataille de communication ressemble de plus en plus à une querelle d’enfants gâtés autour d’un détroit qui, au regard du droit international et des principes de liberté de navigation, ne constitue la propriété exclusive ni de Washington ni de Téhéran.

Rouvrir Ormuz d’abord, négocier le reste ensuite

Il est temps de revenir aux fondamentaux de la diplomatie : lorsqu’on ne peut pas obtenir immédiatement une paix globale, on commence par obtenir ce qui est indispensable. Aujourd’hui, cet indispensable tient en quelques kilomètres de mer : le détroit d’Ormuz. Il faut remettre immédiatement les médiateurs au travail et concentrer les discussions sur un accord minimaliste. Oman, Qatar, Pakistan et tous ceux qui disposent encore de canaux avec Washington et Téhéran doivent être mobilisés autour d’un objectif prioritaire : obtenir la réouverture complète, durable et sans entrave de la navigation commerciale internationale. Le nucléaire, les missiles, les sanctions, les proxies, les avoirs iraniens, les garanties de sécurité et l’ensemble de l’architecture régionale devront être négociés ensuite. Vouloir tout régler simultanément est aujourd’hui la meilleure manière de ne rien régler.

Il faut également accepter une réalité politiquement désagréable : pour obtenir la réouverture d’Ormuz, il faudra probablement donner quelque chose à l’Iran. Une garantie, une suspension partielle de certaines mesures, un mécanisme diplomatique ou économique : la formule est à négocier. Téhéran possède aujourd’hui un levier et faire semblant qu’il n’existe pas ne le fera pas disparaître. Ce n’est pas capituler devant l’Iran, c’est constater un rapport de force qui nous est défavorable.

Donald Trump aime répéter qu’il sait terminer les guerres. Voici l’occasion de le démontrer. Il faut sortir de la logique de l’humiliation, arrêter les déclarations grandiloquentes et accepter un compromis permettant à chacun de sauver suffisamment la face pour revenir à la table. Les États-Unis et Israël ont probablement commis une erreur stratégique en sous-estimant le degré de préparation iranien à une confrontation extérieure. Ils pensaient disposer d’un rapport de force tellement écrasant qu’il suffirait de frapper suffisamment fort pour obtenir la soumission politique de Téhéran. Cela n’a pas fonctionné et il faut maintenant en tirer les conséquences. Trump n’a pas obtenu la victoire qu’il recherchait. L’Iran n’a certainement pas gagné cette guerre non plus : son économie, ses infrastructures et surtout sa population en paient un prix considérable. C’est justement pour cela qu’il faut tourner la page. Il existe des guerres que l’on termine parce qu’on les a gagnées, d’autres parce qu’on les a perdues, et puis celles qu’il faut avoir l’intelligence de terminer simplement parce que plus personne n’a intérêt à les continuer. Celle-ci en fait désormais partie.

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