Défense

« L'Europe pense la supériorité militaire à travers la sophistication d'une arme, quand la Chine raisonne en volume »

La Chine redéfinit la guerre moderne en misant sur la production de masse et des technologies simples mais efficaces. L'Europe, encore attachée à la sophistication, doit repenser ses priorités pour rester dans la course, prévient Sébastien Boussois directeur de l'Institut Géopolitique Européen.

La guerre change de nature à une vitesse que les Européens ont manifestement du mal à suivre. Ils ne sont plus les maîtres des horloges loin de là. Pendant que nous débattons encore du nombre de chars, de porte-avions, d’avions ou de frégates qu’il faudrait commander à l’horizon 2035 , les grandes puissances technologiques qui nous font face préparent déjà autre chose : des armées où les drones sont produits par centaines de milliers, où l’intelligence artificielle accélère la décision, où les robots terrestres accompagnent les fantassins et où la masse industrielle redevient une composante essentielle de la puissance militaire. 
Les États-Unis ont évidemment compris cette mutation. Mais le pays qui doit probablement nous inquiéter le plus est la Chine. Car Pékin ne cherche pas seulement à disposer des armes les plus sophistiquées : la Chine veut pouvoir les produire vite, massivement et à un coût suffisamment faible pour accepter leur attrition. C’est peut-être là que se situe aujourd’hui la principale différence avec l’Europe.

L’Ukraine a réveillé une Europe qui croyait à la « paix perpétuelle »
La guerre en Ukraine aura au moins servi de déclencheur, et surtout de formidable coup de fouet aux Européens en 2022. Elle a brutalement percé l’illusion de la paix perpétuelle dans laquelle une partie du continent s’était installée depuis la fin de la guerre froide. Nous avions fini par considérer la guerre de haute intensité comme une incongruité historique, presque comme une affaire réservée aux livres d’histoire ou aux régions périphériques du monde. 
L’Ukraine nous a rappelé une évidence : une guerre consomme énormément et coûte très cher mais presque moins qu’avant pour qui maîtrise ses nouveaux outils. Des obus, des missiles, des véhicules, mais désormais surtout des drones. Des appareils relativement simples peuvent détruire des équipements coûtant plusieurs millions d’euros. Des drones FPV à quelques centaines ou quelques milliers d’euros peuvent immobiliser des blindés infiniment plus chers et ça c est nouveau. La guerre électronique est devenue permanente et le champ de bataille presque transparent. Nos ennemis plus faibles en apparence ont su nous devancer avec les armes du « pauvre ».
Les Européens ont donc recommencé à se concentrer sur  les stocks, les munitions, d’industrie de défense et de réarmement. C’est indispensable mais désormais insuffisant. Mais nous risquons déjà de préparer avec retard la guerre que nous venons de découvrir, alors que les grandes puissances préparent celle d’après. La Chine semble avoir compris plus rapidement que nous que la technologie militaire du XXIe siècle sera indissociable de la capacité industrielle du pays qui la produit. Une arme extraordinaire fabriquée à vingt exemplaires peut être moins déterminante qu’un système légèrement moins performant produit à 100 000 exemplaires. Or c’est précisément le domaine dans lequel l’Europe s’est fragilisée. Nos programmes militaires sont souvent extraordinairement longs, chers, bureaucratiques et politiquement complexes. Chaque équipement devient un objet technologique presque artisanal qu’il faut conserver pendant plusieurs décennies. Face à une guerre dominée par des systèmes consommables, rapidement améliorés et parfois conçus pour ne survivre que quelques missions, cette culture industrielle pose problème.


Ce que la Chine a compris : la « masse » est redevenue une technologie
Il suffit d’observer au quotidien l’écosystème industriel chinois pour comprendre l’enjeu. La Chine dispose d’une profondeur manufacturière exceptionnelle dans les batteries, les composants électroniques, les télécommunications, les moteurs électriques, les capteurs, les drones civils et désormais la robotique. C’est un avantage militaire considérable parce que les frontières entre industrie civile et industrie militaire deviennent de plus en plus poreuses. Le drone est l’exemple parfait. Beaucoup des technologies utilisées sur les champs de bataille sont issues d’industries civiles capables de produire très rapidement et à très grande échelle.
Même phénomène avec la robotique. Les démonstrations chinoises de robots humanoïdes ou quadrupèdes peuvent parfois relever de la communication. Il serait absurde d’imaginer demain matin des divisions entières de robots remplaçant les soldats. Mais ce serait tout aussi absurde de ne pas voir la tendance : mobilité autonome, reconnaissance, transport logistique, surveillance, essaims de drones, intelligence artificielle embarquée. Toutes ces briques progressent simultanément. Et Pékin possède précisément ce que l’Europe possède beaucoup moins : la capacité de passer rapidement du prototype à la production massive.
C’est probablement le point essentiel. Nous continuons trop souvent à penser la supériorité militaire par la sophistication unitaire. La Chine raisonne aussi en volume. Un drone n’a pas besoin d’être parfait s’il peut être fabriqué par dizaines de milliers. Un robot n’a pas besoin d’être indestructible s’il est remplaçable. La guerre devient ainsi paradoxalement plus technologique et plus industrielle à la fois. L’intelligence artificielle ne supprime pas l’usine ; elle rend l’usine encore plus stratégique.

L’Europe doit retrouver la capacité de produire la guerre
La France conserve évidemment des atouts considérables : dissuasion nucléaire, aviation de combat, industrie navale, missiles, spatial, renseignement, cyberdéfense et groupes industriels de premier plan. L’Europe dispose elle aussi d’excellentes entreprises de défense. Le problème n’est donc pas l’absence de compétences. Le problème est l’échelle, la vitesse et la fragmentation. Nous avons des armées performantes mais relativement petites, des stocks longtemps dimensionnés pour des opérations limitées et des chaînes de production qui ne correspondent pas toujours aux exigences d’une guerre longue. Nous avons également multiplié les normes, procédures et programmes nationaux concurrents alors que nos adversaires raisonnent en capacité de mobilisation industrielle.
L’Europe doit donc urgemment changer de logiciel. Il ne suffit plus d’augmenter les budgets militaires si plusieurs années sont nécessaires pour transformer l’argent disponible en équipements disponibles. Il faut pouvoir fabriquer rapidement des drones, des munitions rôdeuses, des systèmes de guerre électronique, des robots terrestres, des capteurs et des systèmes autonomes. Et surtout accepter qu’une partie de ces équipements soit conçue comme consommable, évolutive et rapidement remplaçable. La véritable révolution militaire pourrait d’ailleurs venir moins du robot humanoïde spectaculaire montré dans une vidéo que de milliers de petites machines relativement banales, coordonnées par l’intelligence artificielle et produites industriellement.
La Chine l’a compris : la masse n’est pas l’ennemie de la technologie. La masse est désormais une technologie en elle-même. L’Ukraine a réveillé l’Europe. C’était indispensable. Mais se réveiller ne signifie pas avoir rattrapé son retard. Après trente années passées à récolter les dividendes de la paix, les Européens découvrent qu’une puissance militaire ne se reconstruit ni par communiqué ni par sommet extraordinaire. Elle se construit avec des ingénieurs, des usines, des stocks, des chaînes d’approvisionnement, des données, de l’intelligence artificielle et une capacité à produire énormément, rapidement.
La prochaine guerre ne sera probablement ni totalement robotisée ni totalement autonome. Mais elle sera beaucoup plus numérique, automatisée et industrielle que les précédentes. Et dans cette nouvelle compétition, la question n’est plus seulement de savoir qui possède la meilleure arme. Elle est de savoir qui pourra en fabriquer dix mille pendant que l’autre en fabrique seulement cent. La Chine est une puissance industrielle mondiale, ce que nous ne sommes plus depuis bien longtemps.

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